Le commerce équitable en question - Juin 2005
vendredi 1er juillet 2005, par Carine Baxerres
Ces derniers temps, de nombreuses controverses agitent le commerce équitable. Elles sont l’expression de craintes justifiées quant à l’avenir du commerce équitable, mais sont également la preuve que les acteurs restent vigilants, que leur esprit critique -heureusement relayé par des médias soucieux de donner une information qui fait avancer (est-il la peine de les nommer ?)- est exacerbé. Cela suffira-t-il pour sauver le commerce équitable de la récupération capitaliste ?
A travers ce dossier, nous exposons quelques-uns des points qui font débat, ainsi que quelques-unes des solutions préconisées* ; et ce, en donnant la parole à des acteurs du commerce équitable ainsi qu’à des consom’acteurs...
* Certaines des infos présentées dans ce dossier sont issues du hors-série n°41, mai-juin 2005 de Politis.
La position de Minga* : pour le développement économique d’un commerce équitable*
En France, si l’on en croit les campagnes publicitaires, le commerce équitable serait une nouvelle manière d’aider « les petits producteurs défavorisés » du sud de la planète. N’y aurait-il pas d’autres manières de concevoir et de pratiquer un commerce équitable ? (...).
Ce n’est pas le développement du dit « commerce équitable » en soi qui nous préoccupe. C’est d’agir sur nos rapports marchands pour faire évoluer nos modes de production et de consommation et de construire ainsi ensemble un développement durable, désirable pour tous. (...). Nous mettons en avant la qualité des termes de l’échange plutôt que la quantité des produits échangés. (...). Cela passe par la connaissance des filières et la décomposition des prix des produits que nous sommes amenés à échanger quotidiennement. (...).
Il nous paraît dangereux de croire, et de faire croire, que le commerce international va permettre aux populations de bénéficier de la mondialisation des échanges. Cette approche consumériste d’un commerce équitable renforce la division internationale du travail qui contraint les travailleurs de nombreux pays à se spécialiser dans la monoproduction ou les produits d’exportation, maintenant ainsi la domination des multinationales des pays occidentaux sur leurs « anciennes » colonies. (...) et ce au détriment des cultures vivrières, de la souveraineté alimentaire, économique et politique des populations. (...).
Il ne suffit pas d’assurer un prix élevé au producteur, il faut aussi veiller à la rémunération des travailleurs qui vont transporter le produit, le trier, le stocker, le torréfier, l’emballer, le promouvoir, le distribuer et le vendre : il faut considérer le commerce équitable comme un ensemble de filières et veiller à ce que tous les acteurs jouent le jeu. (...). Le commerce équitable ne consiste pas uniquement à mieux rétribuer les producteurs défavorisés du Sud. (...). Une démarche pour un commerce équitable n’est ni une œuvre charitable ni une œuvre humanitaire (action de solidarité ponctuelle) : il ne peut y avoir d’équité s’il n’y a pas de juste et transparente répartition des risques et efforts consentis entre chacun des acteurs de la filière économique, ni de « juste » et transparente rémunération de tous les acteurs impliqués dans cette filière. (...). Prôner un commerce équitable sans impliquer tous les acteurs de la filière permet aux acteurs économiques et politiques dominants de s’approprier une partie seulement des aspirations qui remettent fondamentalement en cause leur domination.
« Le commerce équitable » serait-il susceptible de ne devenir qu’une bonne aubaine pour acquérir de nouvelles parts de marché, qu’un moyen pour redorer le blason de ceux qui oppriment, qu’un terrain d’apprentissage pour jeunes diplômés pétris de rêves humanistes, ou encore qu’un bon gros fromage pour les agences de com qui font croire que « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » ?
* Minga : association pour le développement économique d’un commerce équitable. * Extraits d’une tribune réalisé par Minga « Un commerce équitable peut en cacher un autre ».
Que dire également de la récupération massive du concept du commerce équitable par la grande distribution ? Les supermarchés se mettent à développer leurs propres filières « équitables ». Comment résister à la récupération marchande d’une démarche solidaire ? Florence Thomann, présidente de Label-Ethique*, association basée à Marseille qui œuvre pour la promotion du commerce équitable, nous donne son point de vue.
Capacité du capitalisme à récupérer la critique pour se doter d’une image propre*
On se trouve ici face à un phénomène, admirablement mis en évidence par Thévenot, Boltanski et Chiapello , de « récupération de la critique » par le capitalisme qui y trouve un moyen, vital, de renouveler sa légitimité. En effet, le propre du capitalisme est de faire travailler les salariés pour obtenir un profit qui va être réinvesti dans l’optique d’en obtenir toujours plus, dans un cercle sans fin en faveur des propriétaires du capital (actionnaires). Or, il est bien difficile de faire avaler cela comme un objectif de société motivant. Le capitalisme a donc besoin de développer des idéologies lui permettant de se justifier. Il va ainsi chercher sans cesse à se légitimer en puisant dans la critique sociale (désir de justice sociale, moins d’exclusion, moins d’inégalités) et dans la critique artiste (désir d’authentique et de liberté).
Pendant les 30 glorieuses, il a ainsi, d’une part, mis en avant la notion de libération grâce à la consommation (libération de la femme par l’électroménager, la liberté individuelle grâce à l’automobile, etc...), d’autre part accepté un partage de la valeur ajoutée plus favorable qu’auparavant aux salariés, permettant à ces derniers d’augmenter leur pouvoir d’achat et... aux entreprises d’accroître leur débouchés. C’était le temps de la régulation fordiste qui s’est achevée au début des années 70 sous l’effet conjugué du ralentissement des gains de productivité et de l’ouverture à une économie mondialisée. L’épuisement de ce mode de régulation alliant marché et Etat-Providence a alors laissé place au milieu des années 80 à la montée en puissance de l’idéologie néo-libérale, issue notamment des pays anglo-saxons, avec retour à une régulation par la libre concurrence, engendrant de façon croissante inégalités et exclusion au Nord comme au Sud.
Le risque d’un retour à un capitalisme sauvage dénué de légitimité lui impose aujourd’hui d’aller de nouveau puiser dans la critique sociale, en récupérant les désirs d’équité et de justice sociale, comme dans la critique artistique en récupérant notamment le désir d’authentique (produits naturel, sain, du terroir etc.. attention portée au développement durable).
Pouvoir d’arbitrage des consommateurs Que peut-on alors attendre de ces grandes manœuvres quant à l’évolution des modes de consommation et de production ?
Pour une partie des économistes aujourd’hui, cette évolution peut aboutir à une nouvelle forme de régulation du capitalisme, limitant en partie les injustices par l’institutionnalisation de compromis au niveau de la gouvernance d’entreprise comme au niveau de la consommation. Face à un capitalisme purement actionnarial, on sent en effet se développer, notamment en Europe, de nouveaux modes de gouvernance faisant une certaine place aux revendications des ONG, des fournisseurs, des professionnels, parfois même des syndicats, en lien avec la montée de nouvelles normes et labels, dont les pouvoirs publics peuvent se porter garants, sous la pression finalement des consommateurs et des épargnants qui commencent à regarder où ils mettent leur argent. C’est là tout l’enjeu de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) qui, si elle a pour le moment un côté gadget, peut cependant s’avérer un point d’appui essentiel pour une nouvelle régulation.
Cette évolution vient rappeler le pouvoir du consommateur et de l’épargnant, qui seront en fait les acteurs qui valideront, ou non, les compromis entre logique marchande et logique citoyenne proposés par le système productif. Elle vient malheureusement rappeler aussi la possibilité de les manipuler ou de ne répondre que très artificiellement à la demande sociale, en récupérant les désirs d’authentique et de justice sociale pour faire encore davantage de profit tout en redonnant au capitalisme de sa légitimité. Florence Thomann
Comme le dit Véronique Gallais, présidente d’Action consommation, « il est urgent que le consommateur prenne conscience de son rôle politique ! » Enfin, une autre critique importante faite au commerce équitable, est son approche consumériste et l’effet destructurateur des sociétés locales qu’il suscite. En effet, ces dernières sont amenées à sacrifier les cultures vivrières au profit de cultures de rente, et incitées à produire toujours plus pour l’extérieur ; et ce alors même que le lien entre exportations et développement local dans les régions productrices est plus qu’incertain. Il semble qu’aujourd’hui, le commerce équitable ne contribue que très peu au développement de dynamiques économiques, sociales et politiques locales au niveau des villages et des quartiers producteurs. Nous vous proposons maintenant un petit retour historique afin de mieux comprendre d’où vient le commerce équitable et qu’est-ce que cela implique pour l’avenir.
Enjeux et perspectives du commerce équitable
Les stratégies en place :
Le commerce équitable est aujourd’hui à la croisée des chemins. Cela tient aussi bien à son histoire qu’aux stratégies en place. Il est né dans les années 60 en Europe à l’initiative des militants tiers-mondistes. Le premier objectif était de soutenir les producteurs pauvres du Sud par la commercialisation de leurs produits au Nord. Il s’agissait de solidarité Nord-Sud. A la fin des années 80, d’autres acteurs de la solidarité internationale ont lancé des « labels » de commerce équitable, avec l’objectif de réussir l’insertion des producteurs pauvres du Sud dans les marchés de la grande distribution au Nord. Ils parient sur une demande grand public suffisante pour augmenter significativement le volume de ventes. Parallèlement, de nombreux acteurs anciens et nouveaux, privilégient la construction d’un mouvement de citoyens, au Nord comme au Sud, s’identifiant à l’économie solidaire. Il s’agit de faire prévaloir la justice, les droits et le respect de l’environnement sur les intérêts économiques des états et des multinationales. Leur stratégie est la construction d’alliances larges avec d’autres mouvements sociaux (syndicats, paysans, ONG, environnementalistes, consommateurs, etc.) capables de peser sur les décideurs politiques et économiques, aussi bien au niveau local, que régional et international.
Les enjeux :
Ils sont nombreux : la certification, la vente dans la grande distribution, la participation des consommateurs, le cadre géographique le mieux adapté, l’articulation entre pratiques locales et régulations internationales, etc. Beaucoup d’enjeux commencent à être dépassées par les pratiques des acteurs eux-mêmes. Les producteurs du Sud créent des circuits locaux et régionaux, de même que des producteurs et consommateurs au Nord. La certification ne semble adaptée que pour les produits de consommation de masse. Il reste deux grandes questions. La première est celle des finalités : s’agit-il seulement de faciliter l’accès aux marchés solvables du Nord aux producteurs pauvres du Sud ?, ou s’agit-il plutôt de contribuer à la mise en place de pratiques économiques nouvelles, en introduisant la démocratie dans les entreprises et dans les échanges et en imposant les nécessaires régulations publiques ? A terme, la première proposition, en vogue actuellement, devrait nous mener dans les mêmes impasses que celles des systèmes productivistes. La seconde, bien que beaucoup plus intéressante pour la construction d’alternatives, pose une deuxième question fondamentale : Est-ce que les mouvements sociaux sont disposés aujourd’hui à appuyer et à participer à ces nouvelles pratiques socio-économiques ? Car, sans les syndicats, les mouvements paysans, les mouvements de consommateurs et les environnementalistes, ces nouvelles pratiques n’ont aucune chance de se développer et d’imposer d’autres régulations publiques. Elles finiront récupérées par le système dominant. Les doutes et la peur de se tromper risquent de laisser le champ libre aux tenants des « mécanismes du marché ». Bien sûr, après coup, on pourra toujours dire qu’on avait raison de se méfier ! Arturo Palma Torres, Consultant en développement local et militant d’Artisans du Monde
Des Pistes d’action ? Voici quelques éléments de solutions glanés de-ci delà :
Se rassembler pour constituer des magasins de taille moyenne et permettre une réelle alternative de consommation en proposant plusieurs gammes de produits : s’associer à plusieurs petits entrepreneurs dans la même boutique, s’appuyer sur des commerces existants, pas forcément équitable ou bio mais indépendant ou de petites chaînes,
Créer des débouchés hors de la grande distribution : la vente en direct dans les marchés, en porte à porte, par internet, sur le mode des réunions tuperware par le dépôt-vente chez des bénévoles qui vendent dans leur réseau, la constitution de groupement d’achat, la vente directe à des entreprises ou des collectivités...,
Relocaliser le commerce équitable et ne pas dissocier ses dimensions locales et internationales : rapprocher les producteurs des consommateurs au Nord comme au Sud. Il faut dépasser la dimension Nord-Sud du commerce équitable, favoriser le commerce local et trouver un meilleur équilibre entre production et circuits locaux de commercialisation. Penser mondial, agir local !
Mais au fait, qu’en pensent les consommateurs équitables du Nord ?
micro trottoir parmi les membres du MDS
« Je suis très méfiante quand une marque courante rajoute dans sa gamme un produit labellisé « commerce équitable ». Je me pose la question de la validité de la norme Max Havelaar (de l’auto-qualification ?). Pourtant le développement de produits sous cette étiquette témoigne d’une sensibilité du public à une certaine éthique du marché : peut-être les bases d’une réglementation ! ». Vivette des Bouches du Rhône
« Il me semble que le commerce équitable Nord-Sud tel qu’il était encore il y a quelques temps n’est pas une solution viable. Il détourne trop d’énergie que nous pourrions investir pour aider les peuples du sud à s’auto-alimenter et à retrouver une économie locale. Avec le commerce équitable ils sont toujours trop dépendants d’un commerce trop distant pour être gérable à taille humaine. Cependant je ne suis pas opposé au commerce international. Seulement mettre trop d’oeufs dans un panier qui nous échappe... nous échappe... Aujourd’hui on commence à parler de commerce équitable local Nord-Nord ou Sud-Sud. Là je crois qu’on tient le bon bout ! Un producteur doit pouvoir vivre correctement de sa production sans en être esclave. Reste que les prix ne pourront effectivement être corrects, ni trop bas mais aussi ni trop haut !, qu’avec le jeu intelligent, collaboratif et bienveillant de tout à chacun, du consommateur comme du producteur. Autrement dit quelles que soient les belles théories, sans changement de mentalité, sans l’éveil de la sensibilité de chacun, pourrons-nous vraiment avoir un commerce équitable ? ». Richard de Charente
« Je consomme des produits équitables depuis un certain temps. bien sûr, je préfère les acheter chez artisans du monde (ou autres... mais où ? au fait !)... mais y a pas toujours tout, et parfois je les prends dans la grande distribution... sans culpabiliser outre mesure. Tout est question de dosage... comme pour un bon café !! Et puis... j’en ai un peu raz la casquette des ayatollahs, des dogmatiques, des purs et durs donneurs de leçons qui ont toujours une démarche plus pure plus équitable que les autres... ne faisons pas la compète de « plus équitable que moi tu meurs »... à priori tout ça va quand même dans le bon sens... et je vous assure... je prend pas mon pied dans un super marché... » Christian du Nord
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