L’économie Alternative
lundi 15 juin 2009, par Jacqueline Lorthiois
Définition et problématique
L’économie alternative n’est pas une théorie économique, c’est un mouvement de la société civile qui revendique une autre façon de faire de l’économie.
Alternative vient du mot latin « alter » qui signifie autre. Comme cette étymologie l’indique, l’économie alternative se définit par différence avec l’économie qu’on appelle « classique », pour revendiquer une autre voie. En ce sens, elle se situe non pas contre l’économie traditionnelle, mais « à côté », comme une figure différente de l’économie, un autre possible. Il ne s’agit pas de rejeter l’économie capitaliste, beaucoup trop puissante, mais de revendiquer des niches de créativité et d’expérimentation permettant d’agir en parallèle. À l’image de David contre Goliath, l’existence de la réussite de ces autres formes d’économie se veulent une interpellation de l’économie classique. Ainsi, l’économie alternative prend ses distances à la fois vis-à-vis de l’économie capitaliste et de l’économie publique, comme ne permettant pas son appropriation par les citoyens eux-mêmes. Ce qui exprime clairement la revendication d’autonomie portée par ses acteurs. D’où un débat dans les années 1980 au sein de l’économie alternative pour se revendiquer comme « économie appropriée » dans sa double acception : en bonne correspondance avec les personnes qui la pratiquent (par analogie à l’idée de « justesse » au sens musical du terme), mais aussi au sens d’”appartenance” permettant aux citoyens de conserver l’initiative de gestion de l’intérêt commun et la propriété de ce qu’ils font.
L’économie alternative se distingue de l’économie sociale parce qu’elle ne considère pas le statut juridique comme une garantie suffisante de démocratie, d’autant plus que la plupart des formes de mutualisation de coopération, d’association se sont tournées vers le service à leurs membres, un comportement assez éloigné de la vision sociétale des alternatifs. Car l’économie alternative revendique par nature d’être « altruiste », ouverte sur le monde. Avec sa gestion “démocratique », l’économie sociale partage les cartes sur un mode égalitaire entre ceux qui sont dans le jeu, selon le principe « une personne, une voix », mais ne se pose pas la question de ceux qui sont dehors. L’économie alternative transforme la règle en élargissant le cercle : non seulement elle remet dans le jeu ceux qui ne possèdent pas de cartes mais elle pratique la discrimination positive à leur égard. Les outils financiers alternatifs par exemple ont vocation à s’adresser aux exclus du système bancaire, mais par contre ils mobilisent des pauvres et des riches, parce qu’il faut des richesses pour les partager.
On reproche à l’économie alternative de ne pas s’appuyer sur une théorie économique, mais plutôt de regrouper des pratiques. Ses réalisations n’ont jamais représenté en nombre un poids important, mais elles ont valeur de démonstration. L’économie alternative pratique l’immédiateté de l’utopie concrète, par une mise en actes dont certains peuvent être spectaculaires. Elle répond à la question : Qu’est-ce qu’on peut faire, tout de suite, avec les moyens dont on dispose, pour prouver que c’est possible ? » Elle a produit peu d’écrits, car elle se situe dans une culture orale, basée sur le « faire » : quelques travaux de chercheurs, des témoignages de praticiens, des articles de revues, textes de congrès, quelques actes de colloques... présentent des expériences, mais non une théorisation de ces pratiques. En France, l’histoire de l’économie alternative reste à écrire, les lignes qui suivent se contentent de proposer quelques jalons dans ce sens.
Genèse et développement historique
Origines
L’économie alternative est née en France dans la mouvance d’après 1968, de la cristallisation de plusieurs mouvements contestataires. Ce sont tout d’abord les mouvements contestant la société de consommation supposée aliéner les personnes. Les revendications de liberté, d’épanouissement, de globalité de la société s’opposent au désenchantement, à la perte de sens, à l’ennui de la « société de consommation » (Baudrillard, 1970).
Ce sont aussi les mouvements pacifistes qui soutiennent les premières tentatives de désobéissance civile et la revendication du droit à l’objection de conscience ; les mouvements d’émancipation des femmes, avec le débat sur le droit à l’avortement et à la contraception, mais aussi le droit des femmes “à travail égal / salaire égal » et l’accès à la création d’entreprise ; des mouvements paysans et de développement local, qui revendiquent le retour à la terre, à la proximité, pour vivre et travailler au pays » ; les luttes urbaines apportées par les habitants qui se révoltent contre le gigantisme, la paupérisation des quartiers d’habitat social (Roubaix, 1975 ; Minguettes, 1982), mais aussi contre le racisme (marche des beurs).
Ce sont enfin des groupes syndicalistes contestataires, des mouvements politiques d’extrême gauche, diverses sensibilités écologistes qui déplorent les dégâts du progrès, le gaspillage des ressources naturelles et humaines (Greenpeace, ami de la Terre)...
En France, la cristallisation de ces nouvelles aspirations génère une « demande alternative » dans tous les domaines, dont l’économie. C’est dans ce contexte que se crée en 1981 l’agence de liaison pour le développement de l’économie alternative (ALDEA). Aldea veut dire “petit village” en catalan ce qui indique bien le rejet du modèle de concentration capitaliste, et une certaine aspiration au retour à la proximité, à la micro initiatives. En 1984 l’ALDEA a publié un manifeste pour l’économie alternative.
Entreprises alternatives
Au sein de l’ALDEA, s’est constitué un collectif d’entreprises alternatives qui revendiquent une autre façon de produire. Le groupe le plus caractéristique est aujourd’hui le réseau des entreprises pour une économie alternative et solidaire (REPAS), qui regroupe par exemple une des rares sociétés anonymes à participation ouvrière (SAPO) comme Ambiance bois dans le Limousin ou la coopérative de production de laine Ardelaine dans l’Ardèche, bien décrite dans les publications d’UTOVIE, un éditeur alternatif. Le réseau pratique la formation par compagnonnage, inspiré du tour de France. Force est de reconnaître avec le recul des années que les entreprises alternatives n’ont guère fait école. Elles reste relativement marginales, même si certaines comme Ardelaine peuvent s’énorguillir de succès économique indéniable (organisation de la filière laine pour 300 éleveurs sur quatre départements, soit 10 000 moutons).
Alter mondialisation
En 1984, un collectif anglo-saxon prend l’initiative d’organiser une manifestation de protestation lors d’un G7 organisé à Londres, regroupant les sept pays les plus industrialisés de la planète. Ce mouvement s’intitule TOES (The Other Economic Summit, l’autre sommet économique). En 1988, TOES britannique prend contact avec l’ALDEA pour lui proposer d’organiser le premier TOES français, en écho au G7 qui devait se dérouler au moment des fêtes du bicentenaire de la révolution française en 1989. Que cet anniversaire de la démocratie se passe en même temps qu’un sommet des sept pays les plus riches du monde est considéré par les alternatifs comme un objet de scandale. L’ALDEA se regroupe avec une trentaine de collectifs associatifs, pour lancer les états généraux de la démocratie économique et le sommet des sept peuples les plus pauvres du monde. L’ancêtre du mouvement de alter mondialisation était né.
Naissance de l’économie alternative et solidaire
À l’issue de TOES 1989, l’ALDEA s’est rapprochée des mouvements de chômeurs. En effet, face à la montée de l’exclusion se sont constitués des mouvements revendiquant en urgence le partage et la répartition des richesses, au nom de la solidarité. Prenant son origine dans les luttes urbaines et les crises des industriels, la première Régie de quartier se crée à Roubaix en 1975. Les premiers mouvements réunissant des chômeurs et des travailleurs se forment (l’association syndicale des chômeurs Partage, Agir contre le chômage...). En 1985 naît Solidarité Emploi qui mutualise des ressources financières entre travailleurs et chômeurs. La filiation “solidaire” est née. L’ALDEA se regroupe avec Solidarité emploi et donne naissance en 1991 à la coopérative Réseau de l’Economie Alternative et Solidaire (REAS). L’ALDEA apporte la notion d’économie solidaire ; Solidarité Emploi propose les valeurs de solidarité et de partage. D’où le nom d’économie alternative et solidaire. Car la question de la solidarité n’épuise pas la question de l’alternative. Trois questions se posent qui se combinent sans s’exclure : l’accès pour tous aux richesses qui fait appel à la valeur de l’égalité ; la répartition des richesses qui pose le principe de l’équité ; le partage des richesses qui se refere aux principes de solidarité. Toute la difficulté est d’inventer des réponses qui mettent en oeuvre ces différentes valeurs antagonistes et complémentaires.
Les quatre champs de l’alternative.
Quatre façons de faire une autre économie constituent autant de gisements d’innovation sociale, elles peuvent être désignées à travers “4 A” : autrement, ailleurs, altérité, alternance. Le premier terme « autrement » est très souvent décliné, par exemple « entreprendre autrement », « consommer autrement », « vivre autrement ». Mais les trois autres acceptions sont le plus souvent oubliées, alors que revendiquer une autre économie ne se réduit pas à l’économie autrement.
Alternative comme autrement
Le principe général de ce mode alternatif consiste à subvertir une approche classique, en transformant les règles du jeu ou les modes d’action habituelle, pour lui donner un sens, une utilité nouvelle... On se sert de l’existant pour le détourner de son objet. L’action alternative prend le contre-pied des règles habituelles, mais reste dans le champ, agit de l’intérieur. La créativité de ce mode réside essentiellement dans la capacité de réutiliser des outils d’économie classique à des fins solidaires. Le meilleur exemple de cette inversion est fourni par les CIGALES. À l’origine, les clubs d’investisseurs ont été inventés dans les années 1975. Ils permettaient à des particuliers de se regrouper à plusieurs pour jouer en bourse. Il s’agissait d’un outil de vulgarisation éminemment libérale : la bourse à la portée de tous. Les Clubs d’Investisseurs pour une Gestion ALternative de l’Epargne Solidaire regroupent des particuliers réunis à 10 ou 15 qui mettent quelques dizaines d’euros de côté chaque mois et investissent dans des activités qui n’intéressent pas les banquiers, celles qui sont créées par des chômeurs, des personnes en insertion ou en reconversion... Autre exemple : le Mouvement d’action non-violente (MAN) fabrique une gamme de jouets alternatifs, les jeux de coopération, qui permettent de s’extraire de la pensée unique en matière de jeux de société. Dans tous les jeux classiques, on retrouve les mêmes règles : il faut posséder l’autre d’une façon ou d’une autre, sinon on perd. S’affranchissant de ce modèle, le MAN présente des jeux qui sont conçus sur un principe inverse de coopération : pour pouvoir gagner, il faut mutualiser des ressources. Si l’on cherche à faire perdre l’autre, on perd aussi.
Alternative comme ailleurs
Ceci regroupe toutes les pratiques qui sortent du cadre établi. Il s’agit cette fois de quitter les sentiers battus, d’ouvrir des voies inexplorées et de fournir une offre nettement distincte des contenus des activités “ordinaires”. Dans les années 1970, dans un mouvement beaucoup plus vaste revendiquant l’ailleurs pour une autre société, de multiples formes “parallèles” éclosent comme les écoles, librairie, journaux, ou encore les expériences autogestionnaires de l’habitat, les radios “libres”... Le meilleur exemple de l’économie ailleurs est celui de l’échange non monétaire. Car la monnaie est considérée comme un fondement incontournable de l’économie. Or un certain nombre de personnes sont tellement démunies de richesses financières, qu’elles n’ont plus accès à l’économie classique. Pour les remettre dans le jeu, il faut sortir du cadre monétaire, développer d’autres façons de prendre en compte les richesses et de les échanger. C’est l’exemple des Local Exchange and Trading System (LETS) nés au Canada et qui se sont beaucoup développés au Royaume-Uni à la fin des années 1980. Apparus en France en 1994, les systèmes d’échanges locaux (SEL) permettent d’effectuer des échanges de services, évalués en monnaie fictive. Autre exemple : l’approche développée par le Mouvement des réseaux d’échanges réciproques de savoirs (MRERS) qui échangent des connaissances et compétences. Dans l’intitulé du réseau, le mot important est réciproque : tout le monde a quelque chose à partager.
Alternative comme altérité
Cette fois-ci l’idée de reference est la diversité : pas de qualités sans un processus de différenciation. L’autre, c’est aussi celui qui est différent de moi. Il s’agit cette fois de revendiquer, de valoriser non seulement des différences ou la biodiversité des produits, mais jusqu’à la pluralité de nos origines, de nos histoires, de nos approches et de nos cultures. Est revendiquée la juxtaposition de différences, sans que l’une soit plus importante qu’une autre. Le droit à la différence conduite à prendre en compte des gens qui ne rentrent pas dans les normes.
Car dans cette troisième pratique alternative, il s’agit de rechercher la différence comme une valeur, un indice de qualité. Il y avait déjà cette idée dans le collectif écologiste Arc-en-ciel ou dans les textes du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et pour la paix (MRAP) sur le métissage. Il y a bien sûr la même idée dans la notion d’”économie plurielle”. Sont innovantes les tentatives de rapprocher ce qui est distant, tous les mouvements de partage entre bien et mal lotis : le vieux et le jeune, le rural et l’urbain, le riche et le pauvre... Ce rapprochement entre des intérêts apparemment contradictoires a pour effet de raccourcir les circuits, d’enrichir la valeur de l’ensemble, le “patrimoine collectif”. Le plus beau fleuron de la catégorie est sans doute le mouvement du commerce équitable, une superbe idée de relations alternatives entre deux différences qui est l’occasion d’ouvrir une réflexion sur le commerce des matières premières, sur les rapports de domination et les flux financiers induits par les échanges commerciaux. Autre exemple, l’association Point Tiers à Pantin-Aubervilliers qui réunit des retraités actifs et des citoyens qui mettent leur savoir-faire bénévolement à disposition d’actifs sur-occupés. De même, l’association Solidarité Emploi propose à des chômeurs des ressources, alimentées par un système de dons d’actifs salariés par prélèvement volontaire sur leur salaire.
Alternative comme alternance
Cette acception est suggérée par des termes tels que courant alternatif, alternance. Ici le mot-clé est l’idée de cycle, de renouvellement. On identifie les choix économiques qui permettent la réversibilité. La référence est celle du développement durable. Réfléchir sur la question du temps qui se renouvelle, c’est repenser l’utilisation de nos ressources, dans leur pérennité, dans leur durée... Cette prise en compte s’oppose à la logique du gaspillage, de la vue à court terme. Il est maintenant entré dans les moeurs de réfléchir aux conditions de la préservation et du renouvellement de notre patrimoine naturel. Il est beaucoup moins admis encore de s’interroger sur les savoir-faire en friche du personnel licencié, sur la perte de mémoire historique et culturelle. Il est important d’ouvrir la notion émergente de développement durable à l’ensemble des dimensions sociales. Et d’examiner comment on peut préserver et enrichir notre patrimoine humain. Développer par exemple dans la population des compétences sociales (culture de l’initiative de l’innovation, fonction médiation...) qui constituent l’une des conditions de la transformation de la société. C’est aussi dans cette rubrique qu’il faut classer toutes les politiques de temps sociaux qui tentent de gérer le temps, dans toutes ses dimensions, au point de vue des rythmes (les horaires), mais aussi de la durée (le temps long et les cycles) et de son partage (pas seulement le temps de travail mais,aussi l’invisible, le temps domestique, le temps pour les autres et le temps pour soi).
Conclusion
On le voit aisément : toutes les valeurs de l’économie alternative et solidaire s’inscrivent dans une culture de la transformation sociale. L’économie alternative est clairement un projet de société, mais avec une forte volonté de prendre distance par rapport à l’économie classique et une forte exigence par rapport aux conditions de changement. Par Jacqueline LORTHIOIS.
Bibliographie
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