Des éléments de régression sociale - janvier 2004
lundi 27 septembre 2004, par Anne Meyer, Carine Baxerres, Christian Lewandowski, Laurent Assathiany
Incontestablement l’année 2003 marque l’approfondissement des mesures gouvernementales qui accentuent la régression sociale et la précarité et qui s’attaquent au monde associatif. Notre manière de résister, c’est sans doute d’abord dans nos actions, aussi modestes soient elles, de contribuer à donner vie à des situations où le partage et la conscience solidaire sont des valeurs mises en pratique. Il nous incombe aussi de dénoncer ce qui n’apparaît pas à la une de l’actualité et qui pourtant touche notre vie quotidienne et nos capacités d’action collective. Nous devons également contribuer à faire entendre des paroles qui ne sont entendues que trop rarement...

- DU COTE DU MOUVEMENT DES CHOMEURS ! Interview de Christian LEWANDOWSKI, permanent du Mouvement National des Chômeurs et Précaires
Quelle est la réalité actuelle du MNCP, en terme d’associations adhérentes et d’axes de travail ?
A ce jour 38 associations sont membres de la fédération. Notre mouvement s’est développé autour du concept de maison des chômeurs et des précaires. La première fut fondée en 1982 à Paris à l’instigation de Maurice Pagat. Mais il y a évidemment une grande disparité dans les situations des associations. Ainsi à Briançon, l’association regroupe une dizaine de personne et centre son action sur la défense des droits. A Lens, a contrario, avec l’ensemble des structures périphériques créées par l’association (Association intermédiaire, services divers...) ce sont 250 personnes qui sont employées dont 40 % sur des postes durables. A la base des maisons, on trouve la notion d’entraide concrète qui passe par l’accueil, l’écoute, l’aide logistique à la recherche d’emplois mais qui s’étend aussi à la défense des droits individuels et collectifs et à la mise en place d’activités de lien social (par ex : théâtre, informations sur la santé...).
Qu’est ce qui distingue le MNCP d’autres mouvements de chômeurs comme AC1, l’APEIS2 ?
Sa démarche de construction, totalement indépendante de partis politiques ou de syndicats et notre volonté de rassembler des personnes dans des projets et activités concrètes et de ne pas nous enfermer dans la revendication ou la contestation qui sont bien sûr indispensables.
Le projet RMA vient d’être voté à l’Assemblée nationale ; comment analysez vous cette mesure ?
Pour nous, elle s’inscrit clairement dans l’évolution perceptible des politiques d’emploi en Europe qui met en avant une activation des dépenses passives en développant des travaux occupationnels. Ce qui est très inquiétant, c’est qu’on assiste à une avancée dans la mise en place légitime d’emplois au rabais qui instaure de fait une remise en cause du salaire minimum. Dans les dispositions prises, deux points sont particulièrement néfastes : d’une part le fait qu’il n’y a de cotisations sociales (retraite, assedic..) que sur la part de la rémunération complémentaire à l’allocation RMI. D’autre part, le fait qu’il n’y ait aucun droit à la formation, pas de tutorat, qu’il soit ouvert à tout type d’employeurs y compris les entreprises d’intérim ; tout cela en dit long sur l’optique qui préside à une telle mesure.
Quelles actions avez vous mené face à ce projet et quels en ont été le effets ?
Nous avons été l’un des tous premiers à réagir. Nous avons demandé à rencontrer le rapporteur de ce projet au Sénat où la loi a d’abord été discutée. Nous avons bien sûr organisé des réactions avec les autres mouvements de chômeurs et notamment une pétition et des manifestations. Des liens ont eu lieu avec la FNARS et le collectif ALERTE. Nous avons exposé notre vision au PS, aux Verts ; nous espérons bientôt pouvoir rencontrer l’UMP. Les résultats sont pour l’instant minimes. Nous avons sans doute contribué à ce que soit maintenu dans le projet de loi le versement par les départements des fonds pour les autres volets de l’insertion que l’emploi. Et obtenu avec d’autres associations que sur le principe, le RMA ne soit pas bloqué à 20 H par semaine.
Le MNCP s’inscrit dans l’économie solidaire, comment cela se concrétise-t-il ?
On peut dire que dans nos statuts était déjà présente cette idée, même si elle n’était pas formulée sous ce terme puisqu’il est question du soutien à des initiatives et créations par les chômeurs. En 2001 notre congrès a adopté une charte de l’économie solidaire ; le débat autour de celle-ci a suscité des prises de conscience et des dynamiques dans des associations locales. Un nombre important d’entre elles sont impliquées sous diverses formes dans la création d’activités, de services. Par ailleurs nous nous sommes fixés un but stratégique : celui de faire reconnaître le concept de Maison des chômeurs au plan national et européen au même titre que d’autres structures inscrites dans le paysage de l’économie sociale et solidaire ; je pense notamment aux Régies de quartier. Quels sont les obstacles pour construire dans cette direction de l’économie solidaire ?
Quand on regarde les associations adhérentes, on peut constater deux configurations qui ne sont pas faciles à résoudre ; du coté des associations importantes, il y a parfois une vraie dépendance vis-à-vis des pouvoirs publics dans les financements. Il nous faudrait réfléchir à des modes de financement solidaire. Du coté des petites structures, il y a souvent un manque de compétences et d’appui pour se développer sur ce terrain. Et puis parfois la logique d’entraide et d’assistance freine l’éclosion d’initiatives qui aillent plus du coté de la création de services.
Dans ce contexte de régression sociale, quel regard portez-vous sur les capacités de mobilisation face à ces mesures qui fragilisent les chômeurs ?
Au siège national du MNCP, on reçoit beaucoup d’appels téléphoniques de personnes qui demandent de l’aide ou des informations. On sent qu’individuellement le sentiment de révolte est fort. Mais la difficulté, c’est que cela ne débouche pas pour autant sur une conscience collective et le désir de se mettre ensemble. On a l’impression que les gens sont un peu dans le coma. On voit aussi quand on mène une action que c’est toujours difficile de mobiliser et qu’on se retrouve souvent à une poignée. Il nous faut continuer à agir sur différents plans en même temps : l’accueil, l’information et l’aide individuelle, l’information juridique et la pression sur les pouvoirs publics et aussi avancer localement dans des alternatives qui répondent en terme d’activités, d’emplois et de solidarité.
Propos recueillis par L. ASSATHIANY
1 Agir ensemble contre le Chômage 2 Association Pour l’Emploi, l’Information et la Solidarité

- De l’associatif, FAISONS TABLE RASE...
Le FNDVA, rappelons-le pour les étourdis et les ennemis invétérés des sigles, est le Fonds national pour le développement de la vie associative, qui sert à financer la formation de bénévoles et des expérimentations associatives. Jusqu’à présent, il était alimenté par un compte « d’affectation spéciale », en l’occurrence par une taxe prélevée sur les enjeux du PMU. Or, pour d’obscures raisons d’harmonisation européenne, et sans doute aussi parce que le gouvernement « gratte des sous » partout, il disparaît en tant que tel, remplacé par un fonds imputé sur le budget de l’Etat. Pour mémoire, il représentait en 2003, 8,2 millions d’euros. La gestion de ce fonds, auparavant paritaire (associations / Etat), revient désormais à une instance interministérielle, qui aura le bon goût (mais non l’obligation) de demander leur avis aux association rassemblées en « conseil » non de gestion, mais consultatif - voire facultatif. Au-delà du caractère quelque peu cavalier de la mesure, qu’est-ce que ça dit sur les intentions du pouvoir politique actuel vis-à-vis du monde associatif ? Ça dit des choses pas très rassurantes, surtout si on les met en relation avec quelques autres décisions qui ont (et ont eu) pour objet de fragiliser le milieu associatif, en particulier le courant de l’éducation populaire. A ce titre, nous pouvons mentionner : la suppression du dispositif emplois-jeunes ; le « gel républicain » des subventions, consécutif aux élections de 2002 (qui a occasionné des problèmes de trésorerie pour nombre d’associations) ; la réduction systématique des crédits alloués pour le FASILD et le FONJEP, etc. En parallèle, vous remarquerez opportunément que les associations font l’objet d’attaques de la part de la droite néo-libérale (qui les accuse d’être un nid de gauchistes et de vilains altermondialistes) et du MEDEF (qui les taxe de concurrence déloyale). Derrière cela se profilent des appétits à peine déguisés visant les champs d’activité des associations, dont les entreprises commerciales aimeraient bien profiter aussi, libéralisation oblige : action sociale, santé, culture... voilà après tout des secteurs potentiellement lucratifs. Ça vous rappelle la bataille autour de l’AGCS (accord général sur le commerce et les services) préconisé par l’OMC ? A mon avis, ce n’est pas un hasard...
Les associations seraient cantonnées dans le caritatif et la B.A. vis à vis des « pauvres » (les vraiment pas solvables, quoi...), dans un scénario à l’américaine.
Dis, m’sieur Chirac, quel est le grand démocrate qui a défini l’association comme « une réalité qui a puissamment contribué à façonner la société française tout au long de ce siècle, à y renforcer la tolérance, la solidarité, l’innovation » dans un discours lyrique prononcé lors du centenaire de la loi 1901 ? Ah, c’était toi... ? Qu’attends-tu pour mettre ta politique en accord avec tes propos ?
Anne MEYER
N.B. Un grand merci à Tom Roberts pour son article beaucoup plus complet et talentueux (« Haro sur les associations »), dont je me suis inspirée et qu’on vous communiquera volontiers.

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