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Face à la barbarie qui nous guette, grandir en humanité, par Patrick Viveret - mars 2003

Face à la barbarie qui nous guette, grandir en humanité, par Patrick Viveret - mars 2003

vendredi 24 septembre 2004, par Laurent Assathiany, Pascal Cluseau, Patrick Viveret

Patrick Viveret, philosophe, responsable de la revue Transversales, en charge d’une mission sur les nouveaux facteurs de richesse, est intervenu en février dernier dans le cadre d’une formation sur les démarches participatives assurée pour des salariés des associations Culture et Liberté. Il porte un regard singulier pour comprendre les évènements et les enjeux démocratiques qui se posent sur notre petite planète. Nous avons choisi de vous en faire profiter à travers quelques morceaux sélectionnés de l’intervention faite ce jour là.

A propos des Etats Unis, de la guerre et de la mondialisation

Le paradoxe, c’est de constater que le temple de l’anti mondialisation est à Washington. La mondialisation n’est pas un objectif du la révolution conservatrice anglo saxonne. C’était seulement un moyen de faire sauter les verrous freinant l’expansion du capitalisme. Elle ne souhaite absolument pas l’émergence d’une citoyenneté mondiale ou d’une régulation mondiale. Le projet capitaliste n’est pas mondialiste. Même sur le terrain de l’Organisation Mondiale du Commerce où les Etats-Unis ont imposé des régulations, cette régulation internationale les gêne. ( par exemple pour les médicaments génériques, voire les conflits avec l’Europe pour l’ industrie spatiale). Le problème principal que tente de résoudre la révolution conservatrice anglo saxonne, c’est la perte du modèle « WASP » (White Anglo-Saxon Protestant). Elle a produit un capitalisme qui cherche à réguler la passion de richesse par le sens puritain et s’oppose totalement pour cela au modèle social-démocrate de l’état-providence pointé comme une société d’assistance sans base civilisationnelle profonde. L’affaire Enron est un des signes de l’échec de cette tentative puritaine de régulation du capitalisme par la confiance. Le degré d’irréalité des marchés financiers impose, pour tenir, la confiance entre les acteurs et la transparence. L’effondrement d’ Enron démontre que cette confiance n’existe pas. Le modèle de régulation émotionnelle ne fonctionne pas, car dans le capitalisme, s’il n’y a plus de loi, il n’y a plus de loi morale. Ce système témoigne de son impasse. Le cœur du problème américain réside dans la guerre de civilisation qui devient une fuite en avant ! Les Etats-Unis ont besoin de se reconstruire des ennemis extérieurs car le degré d’implosion du système est devenu dramatique.

Les responsabilités qui se posent au mouvement alter mondialiste

Cette année, le Forum Social Mondial de Porto Alègre a réuni 100 000 personnes et organisé 1700 ateliers de travail. Il a joui d’une excellente qualité relationnelle et festive. C’était l’été au propre comme au figuré. On ressent que quelque chose de fondamental se joue quand on voit par exemple le défilé commun de drapeaux israéliens et palestiniens. L’alter mondialisation, la vraie mondialisation est là. Ce mouvement marque une réussite étonnante si l’on pense que n’est qu’à partir du sommet de Rio sur la terre en 92 que les différentes formes associatives se rencontrent et qu’il y a un début d’interpénétration entre les approches de solidarité internationale autour des enjeux sociétaux et écologiques.

Le principal risque est à l’intérieur

Mais il est du coup aussi très rapidement amené à travailler sur les échecs des autres tentatives internationales de recherche d’une autre voie que le capitalisme. Le communisme s’est effondré sur lui-même et non à cause de la force du capitalisme, car il n’a pas pris au sérieux la question démocratique. Le marxisme a une faille anthropologique en ne réfléchissant pas sur la démocratie et la violence. Les chaînons qui nous ont emmené au totalitarisme ne sont pas seulement des dérapages. Le vers est dans le fruit. D’où la nécessité d’une réflexion théorique. Ce mouvement est actuellement confronté à de vrais risques : il peut exploser ou imploser par l’incapacité à faire du pluralisme de ce mouvement un atout.

Faire du pluralisme un atout

Dans le rapport de force classique, on ne peut supporter le pluralisme trop longtemps, puisqu’il s’agit de conquérir le pouvoir. Or, il n’y a de culture démocratique que quand on considère que le pluralisme est une chance. Pluralisme dit désaccord et faire vivre les désaccords est une chance du point de vue de la démocratie. Ce sont le procès d’intention et le malentendu qui sont les dangers. Le processus démocratique se construit dans la qualité du désaccord. Il faut clarifier les désaccords. Le procès d’intention est un toxique mortel. Le défi posé à l’humanité, c’est de savoir si elle peut devenir « sujet » de sa propre histoire et se choisir comme humanité. Comment grandir en humanité et traiter sa propre barbarie intérieure ? Dans le rapport du politique à la question de la violence, si on choisit de pacifier l’intérieur des collectivités en déversant l’agressivité humaine vers l’extérieur, il sera difficile d’échapper à la logique de la guerre. L’humanité est menacée par sa barbarie intérieure. La question devient alors : comment traiter notre propre inhumanité ? Le politique ne peut traiter la violence sans se poser cette question intérieure.

Lier le mondial et le personnel

D’où la necessité de faire le lien entre le mondial et le personnel. Cela se joue dans nos propres vies. Comment aider nos enfants à grandir en humanité alors que la voie de la régression est toujours possible ? Grandir en humanité dans nos vies, cela se joue en macro comme en micro. On peut faire l’hypothèse que la démocratie est l’équivalent pour une société du travail que fait l’individu pour lui-même pour grandir en humanité. La qualité démocratique est essentielle. Ca n’est pas uniquement démilitariser le pouvoir (pour l’instant les rapports de domination n’ont pas changé), mais changer dans une logique du pouvoir comme création. C’est très concret. Par exemple la préparation du Forum Social Européen (FSE) de Saint-Denis. On risque de gérer les conférences dans une logique de rapport de force. Et quid des ateliers qui sont les lieux où se jouent la créativité ? Le changement décisif est en nous. En se mettant en posture attractive, on donne envie aux autres. Il s’agit de sortir de notre peur, de favoriser l’attention comme alternative à la tension, de concevoir le bonheur comme vivre à la bonne heure

Propos sélectionnés par Laurent Assathiany grâce à la plume complice de Pascal Cluseau (Collège Coopératif de Paris)



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